Les Trompes et ma musique…
La trompe est un instrument fascinant. Tantôt sauvage, tantôt lyrique.
Elle est reine des mélodies. Quand elles sont plusieurs, elles font entendre une puissance d’harmonie que peu d’instruments égalent. Le parallèle avec la voix me trouble encore : le souffle, la phrase qui s’ouvre, ce qu’on tient, ce qu’on lâche. C’est pour cela qu’il m’est si précieux de créer, dans mes opéras, un lieu où voix et trompes se parlent. Elles dialoguent, concertent, se disputent, s’accordent.
Je ne la traite pas comme un folklore décoratif. Je l’écris comme un instrument de concert — capable de porter un récit, une liturgie, une page d’aujourd’hui. Le geste est simple à dire, plus rare à tenir : la sortir du seul répertoire de vénerie, des fanfares de Dampierre et des sonneries de circonstance, pour qu’elle entre vraiment dans le classique et dans le contemporain. Qu’elle apporte aux autres ce qu’ils n’ont pas : cet air de forêt, cette attaque nette, cette rondeur de cuivre qui peut aussi se faire presque humaine.
Les Sonnades sont nées de cette exigence. Des pièces pour trompes d’orchestre à pistons Périnet, pensées pour changer de ton, s’accorder au piano, au violon, au violoncelle. La trompe n’y reste plus isolée dans son Ré de chasse : elle prend place dans l’harmonie.
Dans la Messe des Faons, elle quitte le bois pour l’église. Chœur paroissial, orgue, trompe : le même souffle, un autre silence.
Ailleurs, le territoire parle. Arduinna ou le chant de la forêt, La Voie d’Hubert. Et la Passion selon saint Luc, en français, volontairement accessible, au milieu de Haydn et d’Allegri : la trompe n’y est pas un effet. C’est une couleur de l’orchestre, une voix de plus.
La Blanche Biche va plus loin. La vieille complainte : Renaud chasse une biche blanche sans savoir que c’est Marguerite, sa sœur — fille le jour, biche la nuit. J’en ai fait un double concerto forestier. La trompe est Renaud. Le violoncelle est la biche.
Trois mouvements, trois visages. D’abord la vénerie qui rencontre l’écriture classique : le phrasé de la sonnerie, mais dans une forme de concerto. Puis un registre doux, majestueux, un peu trouble ; des harmonies comme du cristal ; le violoncelle chante sa complainte, et la trompe n’est plus seulement le chasseur. Enfin la fête, taquine, héroïque : la trompe pousse l’orchestre comme une meute, le violoncelle encaisse.
On entend la chasse. On entend aussi son horreur. L’instrument du rituel joue contre sa propre mémoire — et c’est là, je crois, qu’il devient vraiment musical.